Par Abner De Morais Trindade, Année 12
Hier, Rio de Janeiro a de nouveau été secouée par une vaste intervention policière. En effet, les collines du nord de la “Cidade Maravilhosa” (“ville merveilleuse”) se sont réveillées sous le bruit des rafales d’armes automatiques. Plus de 2500 agents de la PM (Polícia Militar) et de la PC (Polícia Civil) ont lancé une opération de grande envergure dans plusieurs favelas, notamment dans les complexes d’Alemão et de Penha, considérés depuis longtemps comme territoire appartenant au CV (Comando Vermelho). Cette organisation criminelle, née dans les prisons brésiliennes pendant les années 1970, s’est imposée comme une puissance qui rivalise avec le TC (Terceiro Comando), ADA (Amigos Dos Amigos), et surtout le PCC (Primeiro Comando da Capital) qui est la plus grande organisation criminelle en Amérique du Sud et qui collabora avec la mafia italienne, ‘ndrangheta [1]. Le CV contrôle le trafic de drogue, la sécurité locale et parfois même la distribution d’aide! L’objectif officiel de la police était de reprendre le territoire et de neutraliser des chefs de factions armés, mais au fil des heures, l’opération s’est malheureusement en véritable champ de bataille urbain.
Le bilan est très lourd. Plus d’une centaine de personnes ont eu leur vies ôtées, dont des civils pris entre deux feux. Des habitants racontent avoir passé la journée allongés sur le sol, terrifiés à l’idée qu’une balle perdue traverse leur maison. “Eles não paravam de dar tiro, tacar bomba de gás [lacrimogêneo] e, em muitos momentos, a gente teve que se proteger. Eles dando tiro, a gente se escondendo no meio dos corpos para prosseguir” [2] (“Ils n’arrêtaient de tirer, lancer des bombes de gás, à plusieurs reprises, on a dû se protéger. Ils tiraient, pendant que nous nous protégeions au milieu des corps pour continuer”), témoigne un/e résident(e), encore sous le choc. Les forces de l’ordre parlent d’un succès stratégique, affirmant avoir démantelé plusieurs points de trafic. Pourtant, sur le terrain, la population ressent surtout la peur, la colère et la fatigue d’une violence qui semble ne jamais prendre fin.
Nonobstant que les interventions de la PM dans les favelas ne soient pas d’aujourd’hui, les habitants continuent de dénoncer des opérations menées sans discernement, où chaque jeune homme noir ou avec cheveux paints devient automatiquement un suspect potentiel.
Des ONG comme Human Rights Watch [3] accusent la police de pratiquer une politique de la “guerre du crime” qui frappe surtout les plus pauvres. Les autorités, de leur côté, justifient ces actions par la nécessité de lutter contre des groupes armés lourdement équipés, souvent même plus organisés que la police elle-même! Derechef, tout cela soulève une unique question: Comment parler de paix quand la stratégie repose sur la peur et violence?
Dans les collines de Rio, la frontière entre le crime et la survie est souvent floue. Beaucoup de jeunes rejoignent le CV, TC, ADA et le PCC non par choix idéologique, mais par fautes d’alternatives. Dans des quartiers où l’école manque de professeurs, où l’eau est une ressource limitée, et où les emplois manquent, le trafic devient souvent le seul moyen de gagner sa vie. Tant que ces racines ne seront pas traitées, chaque opération, même de grande envergure, ne fera que repousser le problème plus loin.
Malgré cela, “A Cidade Maravilhosa” reste une métropole fascinante et tragique, symbole puissant des conflits internes au Brésil. La récente opération de la PM a peut-être offert une victoire tactique, mais elle a aussi mis en avant l’échec du modèle fondé sur la confrontation. Restaurer la paix ne passera surement pas seulement par les armes, mais par la reconnaissance, la dignité et la présence réelle du Gouvernement. Pas seulement militairement, mais d’écoles, d’hôpitaux et d’opportunités d’emplois. Tant que les habitants des favelas continueront à vivre dans la peur des tirs, la victoire restera “incomplète”. Rio de Janeiro se bat contre le crime mais surtout contre l’injustice.